Voir le texte de la protestation solennelle

UNIVERSITÉ MUNICIPALE DE TÔKYÔ
Tokyo Metropolitan University
Section d’Études Françaises

Appel


À tous les Amis de la France et de la culture française au Japon
À tous les Amis de la Culture et des Lettres


Chers Amis,


Veuillez excuser la brutalité et la soudaineté de ce courrier; mais l’urgence dans laquelle se trouve notre université nous amène à prendre la plume pour vous informer et vous demander votre appui.

Comme vous le savez peut-être par la presse, dès le début de l’an 2000, la Mairie de Tôkyô, dirigée par M. Shintarô ISHIHARA, a manifesté son intention de réorganiser et d’unifier les quatre établissements d’enseignement supérieur placés sous sa juridiction : Université Municipale de Tôkyô, Institut de Technologie de la Ville de Tôkyô, Institut de Santé de la Ville de Tôkyô, Collège Universitaire.

Depuis cette date, de longues négociations ont été menées entre ces quatre établissements et la section de la Mairie en charge des affaires universitaires, pour dessiner le schéma d’une structure unitaire; et ces négociations ont abouti en novembre 2001 à un ensemble de directives approuvées par tous les partenaires (Mairie et universités), et baptisé : Plan de réorganisation des universités. Ce plan, prévu pour entrer en application à partir d’avril 2005, exigeait, implicitement ou explicitement, de nombreux sacrifices, tant de la part des étudiants (disparition des cours du soir), que de la part du corps enseignant (nombreuses suppressions de postes). Toutefois, ledit plan ayant été adopté, nous nous sommes dès lors loyalement résolus à réformer les modalités de notre enseignement pour respecter ses exigences, et faire en sorte que les efforts consentis dans l’établissement de ce plan ne fussent pas perdus.

Or, à l’occasion d’une conférence de presse donnée le 1er août 2003 par M. le Maire de Tôkyô, un autre plan a soudain été dévoilé au public -plan totalement différent de celui qui avait été intialement conçu et adopté dans le cadre consensuel de nos négociations. Cette action unilatérale et décidée dans le secret, c’est-à dire sans concertation aucune, est un véritable coup de force qui annule d’un trait de plume, et au mépris de toutes les règles, tout le travail réalisé en commun jusqu’à cette date, et piétine, sans que soit donnée la moindre justification, les accords initialement passés. De plus, ce « nouveau » plan est une aberration intellectuelle et pédagogique : les quatre universités concernées sont, pour le cycle de base (c’est-à-dire les quatre premières années) regroupées en quelques sections, provisoirement et pompeusement appelées Culture Urbaine , Écologie Urbaine, System Design, Santé et Bien-être. Les actuelles filières littéraires doivent être absorbées par la section dite de Culture Urbaine, sans que l’on sache le moins du monde ce que recouvre cette appellation et sur quoi repose la légitimité d’une pareille dénomination. Des informations officieuses nous amènent à penser que la Mairie programme, à court terme, l’assassinat des filières littéraires et linguistiques : celles-ci seront en effet appelées à se fondre dans la section dite de Culture urbaine, mais dans cette section, les postes accordés aux professeurs de langue et de littérature (en particulier dans le domaine du français, mais aussi pour toutes les langues étudiées chez nous : anglais, allemand, chinois, coréen, russe, grec, latin) seront si peu nombreux qu’il sera impossible d’y maintenir un cursus d’études digne de ce nom - les autres professeurs étant, pour la plupart d’entre eux, relégués dans des structures annexes qui ne feront pas, à proprement parler, partie du corps de l’université, mais ne seront rien d’autre que des voies de garage pour enseignants de second rang. Ce coup de force, s’il aboutissait, permettrait à la Mairie de se débarrasser des enseignements jugés « inutiles » en vouant à la disparition des filières qui sont pourtant l‘honneur et le fleuron de notre Université. À voir les choses de plus haut, on peut dire que l’Université Municipale de Tôkyô serait dans son ensemble condamnée à mort, puisque pour la première fois y seraient gravement mises en péril deux notions fondamentales : la culture générale, et la liberté des études (liberté dont le principe est au demeurant affirmé par la constitution du Japon). Cela constituerait enfin un précédent dangereux, dont d’autres établissements japonais pourraient tôt ou tard être tentés de s’inspirer.

Voici donc l’Université en général - et les filières littéraires en particulier- au bord du gouffre. Les études littéraires et liguistiques, loin d’être des activités passéistes ou sans objet, sont à notre sens indispensables à un regard critique sur le monde d’aujourd’hui et de demain, et c’est d’ailleurs dans cette perspective que nous organisons tout notre enseignement. Les langues et les lettres « élèvent l’âme, la nourrissent, la fortifient » (Voltaire), et rien ne justifie les attaques haineuses dont les filières littéraires font aujourd’hui l’objet - surtout si ces attaques émanent d’un maire qui se pique d’être écrivain (M. Ishihara fut jadis lauréat du prix Akutagawa pour son roman : La Saison du Soleil !). Les disciplines littéraires et culturelles ne forment pas des technocrates: en ce sens, sans doute ne répondent-elles pas aux souhaits d’une administration autoritaire et à courte vue, soucieuse d’instrumentaliser les savoir et les hommes; mais ces disciplines nourrissent une vision plus riche et plus profonde des problèmes humains, et favorisent les échanges entre les êtres ainsi que la circulation des idées. Étudier la littérature, c’est donc se « spécialiser » dans tout ce qui concerne l’Homme, en approfondissant la connaissance des moyens d’expression. À des jeunes gens qui affronteront bientôt une société lasse et malade, peut-on proposer une discipline préférable à celle-là ? Et pour une métropole à bout de souffle, comme l’est aujourd’hui Tôkyô, est-il un meilleur moyen de ressourcement ?

Avons-nous été jusqu’à présent suffisamment conscients de l’importance et de la dignité de nos études ? Nous le croyons profondément. Au surplus, nous avons toujours eu, dans notre section d’études françaises, une conscience claire de l’importance qu’il y avait à favoriser l’interdisciplinarité : de cela, nous avons tout lieu de nous féliciter. Certes, il nous faut, et il nous faudra toujours, innover et imaginer de nouvelles orientations, car il n’est pas de progrès possible sans une perpétuelle remise en cause de soi-même; mais quelle que soit la forme de la société à venir, les études littéraires doivent y trouver leur place.
Si notre propos vous touche et vous convainc, apportez-nous votre soutien moral, et faites savoir à la Mairie que vous êtes de cœur avec nous.


Merci à vous tous.

Tôkyô, le 28 septembre 2003


Université Municipale de Tôkyô, Section d’Études Françaises:

Tomohirô ISHIKAWA , Kôichi ISHINO, Yasuaki ÔKUBO
Machio OKADA, Sadayoshi OGAWA, Kenji KANNO
Masato GÔDA, Didier CHICHE
Naoko NISHIKAWA, Mami FUJIWARA, Kazuyoshi YOSHIKAWA

Adresse : 1-1 Minami Ôsawa Hachiôji-shi 192-0363 Tôkyô

Tel: 0426-77-2205

Ci-joint le texte de la protestation solennelle élevée par la faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Municipale de Tôkyô.

Pour manifester votre soutien et votre appui, vous pouvez contacter directement le Maire de Tôkyô, M. Shintarô ISHIHARA,

ou

la Section des Affaires Universitaires de la Municipalité de Tôkyô
Tôkyo-to Shinjuku-ku Nishi Shinjuku 2-8-1, code postal : 163-8001

Tel : 03-5320-7075; fax : 03-5388-1615

Adresse electronique : S0000677@section.metro.tokyo.jp
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